« Qui sous-estime ses origines, peut perdre son prénom mais pas son nom »
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Lettre à Kounta Kinté
Publiée le : 01/12/2017 - Source :

Mon cher Kounta,

Reçois mes sincères salutations, fils de Omoro et de Binta Kebba, de Kamby Bolongo. Aujourd’hui, je pense à toi, Kounta. Précisément aujourd’hui, en cette année 2017 où nous aurions célébré le 250ème anniversaire de ce sombre jour de ton embarquement forcé, en 1767.

Alors que je parcours l’actualité de ces derniers temps, toutes mes pensées se tournent vers toi. Depuis plusieurs jours, l’agitation et la frustration ont envahi les cœurs de tes enfants. Des manifestations sont organisées partout sur le continent et en Occident pour dénoncer; des vidéos de témoignages horripilants sont diffusées sur les réseaux sociaux; les médias relaient l’information en continuum et en grande pompe, déroulant avec beaucoup de sollicitude le tapis rouge à tous les activistes et militants de la cause Noire. Ton peuple enragé, blessé, chante et danse sa colère sur fond de tambours, pour donner de la voix à sa frustration, en scandant rageusement d’impératifs slogans.

L’information en question nous a été relayée par CNN, une chaîne de télévision américaine, et nous a ouvert les yeux sur les horreurs que vivent tes enfants dans les profondeurs d’un pays de non-droit, à culture arabo-berbère, appelé la Libye.

Là-bas, de jeunes hommes à la peau d’ébène et dans la force de l’âge, sont emprisonnés, corvéables à même pas merci, piétinés comme des serpillères, utilisés comme des bêtes de somme dans les champs, souvent affamés et assoiffés avec à peine un quignon de pain et un pot d’eau par jour, torturés, et leurs parties génitales électrocutées, par leurs frères Noirs agissant sous les ordres des miliciens Berbères; de jeunes femmes de la même origine sont réduites à l’esclavage sexuel, violées et humiliées, sous le regard concupiscent de ces mêmes berbères excités par la fraîcheur d’un libertinage autrefois banni; les petits enfants, quant à eux, trop jeunes pour avoir de la valeur ou être productifs, sont sommairement exécutés. Tous sont vendus, rachetés, puis revendus, passant des centres de détention aux prisons privées, de maître en maître, d’une main à une autre, comme de la friperie.

Tristes nouvelles que celles que je t’apporte là, mon cher Kounta. Que de douloureux souvenirs et que d’amertume cela doit réveiller en toi ! Mais laisse-moi te revigorer avec une bonne nouvelle : la donne économique a bien évolué depuis ton départ. Ces jeunes, tes enfants, n’ont pas été vendus à 155 $, comme ce fut ton cas à ton arrivée à Spotsylvania County en Virginie. En Libye, là-bas, il paraît qu’ils valent beaucoup plus. Ils valent 400 $ !

Oui Kounta, je t’entends penser : 2 siècles et demi plus tard, voilà que l’Histoire se répète, elle bégaie. Elle a pris le temps de bien se recycler. Mais tiens-toi bien Kounta, j’ai une autre bonne nouvelle. Cette fois-ci, l’Histoire est différente. Ce qui a changé, c’est que tes enfants ne sont plus kidnappés. Ils partent d’eux-mêmes, faute de mieux, pour emprunter le «passage libyen» et aller du côté de là où leurs rêves prennent vie. Dépités par les promesses non tenues de leurs chefs de village, ils traversent toutes les frontières de l’enfer du Diable pour fuir leurs contrées devenues des prisons à ciel ouvert, où la misère quotidienne remplace les chaînes. Ils prennent ainsi route, portant en bandoulière trois bagages : le Tout-Puissant-Miséricordieux, leurs rêves et l’espoir de recouvrer une vie digne et décente.

Ce qui a changé aussi, c’est que désormais, les chefs de village prêtent serment et font allégeance de protéger, servir et défendre leurs peuples de tout contrevenant. Ce qui a changé, c’est que tes enfants connaissent enfin les vrais coupables de leurs malheurs. Ils disent que c’est la faute à la Libye, ils crient que c’est la faute aux Blancs, ils hurlent que c’est la faute aux Arabes. Ils accusent l’humanité toute entière. Ils disent beaucoup de choses, mais ne font pas assez de bruit. Et moi, je suis assise là, je pense à toi et je regrette que tu ne sois plus là pour leur dire combien «l’Histoire se répète parce que les foules sont dures d’oreilles».

Alors je me mets à imaginer ce que tu aurais fait si tu avais été là. Je t’imagine leur racontant ce jour où, sur les terres de Djouffouré, alors que tu cherchais du bois pour fabriquer un tambour, tu as été ligoté, bâillonné, emprisonné, marqué au fer et embarqué pour l’Amérique. Leur racontant comment tes cousins, tes frères de jeux et d’initiation, t’ont capturé et torturé avant de te livrer aux Blancs. Comment les chefs de vos villages ont sacrifié ta jeunesse, ta vigueur, ta liberté, ta vie et celles de tes colistiers, pour du tabac et de l’eau-de-vie.

Je t’imagine les mettant en garde contre tous les intrigants complices qui ont participé à t’arracher à ta liberté d’exister en tant qu’être humain. Autour d’un bon thé fumant, tu aurais ri de tes belles dents blanches en les entendant accuser les autres, les faux coupables. Tu leur aurais posément expliqué que même le Diable ne saurait acheter une âme si elle n’est pas à vendre. Et que ce même Diable n’aurait jamais réussi à te priver d’une vie paisible sur les rives de ta Gambie natale si le chef de ton village avait été un vrai dirigeant, visionnaire intransigeant sur le bien-être, les intérêts et la sécurité de ses administrés; s’il n’avait pas failli à sa mission régalienne de te protéger, te nourrir, te soigner et t’éduquer. Tu serais alors, mon cher Kounta, résonnant comme un militant de première ligne, à l’instar des grands prêcheurs célèbres, leur insufflant le courage, la hargne et l’endurance qui t’avaient fait refuser le nom de Toby.

À tes enfants, horrifiés et outrés, criant et pleurant sans répit devant les ambassades libyennes, tu aurais intimé l’ordre de faire de la dignité leur cri de ralliement. La dignité oui. Parce que c'est une notion profondément riche, qui contient quelque chose d'émancipateur et qui offre la promesse d'un nouvel avenir.

À tous ces chefs de village qui débitent des prises de position sans âme dans leurs fades communiqués et leurs plates déclarations, tu aurais donné une belle leçon de droit humain au cours de leur prochaine ultra conférence hyper internationale. Tu leur aurais enseigné que le concept de dignité humaine intrinsèque, qui occupe une place centrale dans la Déclaration des Droits Universels de l’Homme qu’ils ont tous signée, n’englobe pas seulement le droit fondamental à la vie mais aussi, et surtout, le droit à la qualité de vie, car «Ventre qui a faim ne connaît pas la dignité».

Tu leur aurais donné une belle leçon de gouvernance en leur recommandant de se souvenir de la quintessence de leur serment fastueusement prêté dans des stades bondés. Tu leur aurais fortement recommandé de se consacrer davantage à rendre à leur jeunesse, précieux graal de toute nation, le pouvoir d’exister de manière inconditionnelle et sans entraves. Enfin, tu aurais saisi ce moment de plénière pour leur exiger de mettre incessamment fin au système traditionnel ininterrompu de commerce d’êtres humains, qu’ils soient monnayés en ougiya, dinar, naïra, livre, shilling, birr, rand et tout autre franc des quatre points cardinaux.

En plénière toujours, tu aurais souri au moment de rappeler aux faux coupables (qui n’en sont pas moins !), combien, en 1939, ils avaient été plus complaisants à aménager le «passage libyen» pour la vaillante chair à canon, combattants venus d’Afrique et s’en allant affronter gaillardement l’Occupant allemand pour libérer les leurs de l’autre côté de la Méditerranée.

Mon cher Kounta, maintenant que j’y pense, je me dis que ta présence aurait changé tellement de choses pour ceux qui t’ont oublié, car «un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre». Aujourd’hui, au milieu de tout ce tumulte, je me souviens de toi et je regrette que tu ne sois pas là pour que, nous ton peuple, puissions, à l’instar des fils de Moïse, dire à la face du monde un retentissant «Plus jamais ça !». Que tu ne sois pas là, mon cher Kounta, pour nous rappeler que la dignité humaine est la même pour tous, gouvernés aussi bien que gouvernants, et, que par conséquent, elle ne saurait souffrir d’aucune mesure. Pour nous rappeler à quel point cette dignité doit prévaloir, aujourd’hui plus que jamais. Aujourd’hui, 250 ans plus tard.

Awa Ngom Diop est militante des droits humains et activiste pour le droit à l’Éducation.

 

Auteur: Awa Ngom Diop

 
 
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